Guerre en Ukraine : 5 minutes pour comprendre ce qui se joue à Tchernobyl

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Que font les Russes à Tchernobyl ? Comme le nuage radioactif de 1986, la question plane bien au-delà des frontières ukrainiennes, chez tous les Européens. Les rares informations à ce sujet la rendent légitime : pour prendre le contrôle de l’ancienne centrale nucléaire, où sommeillent des tonnes de déchets radioactifs, les soldats russes auraient pris en otage le personnel, selon des « informations crédibles » de la Maison-Blanche, mettant ainsi entre parenthèses la nécessaire maintenance du site. Au premier jour de l’invasion russe de l’Ukraine, des combats ont eu lieu tout près du site de dépôt des combustibles nucléaires.

Et puis il y a eu cette déclaration glaçante du président ukrainien : « Après une bataille acharnée, nous avons perdu le contrôle de Tchernobyl. Désormais, il est impossible de dire que Tchernobyl est sûr ».

En quoi est-ce inquiétant ?

Pour l’instant, il n’y a eu ni victimes ni destructions sur le site industriel. Mais ce vendredi, l’agence ukrainienne du nucléaire observe une remontée de la radioactivité à Tchernobyl, due à une « perturbation des sols ». Cela voudrait dire qu’elle ne vient ni du sarcophage ni des déchets nucléaires. Cette hausse reste très locale, « liée à l’agitation avec la circulation des soldats et des blindés » qui soulèvent de la poussière, présument les spécialistes, dont Yves Marignac, expert du secteur et porte-parole de l’Association négaWatt.

Mais du fait de l’occupation, « il est actuellement impossible d’établir les raisons » de ces relevés, ni leurs niveaux, précise le Parlement ukrainien. « D’un point de vue technique, à partir du moment où on ne sait plus qui contrôle la centrale, ni dans quelles conditions, avec du personnel sur place ou non, nous ne sommes plus dans un optimum de sûreté », affirme Teva Meyer, expert des questions énergétiques.

En début d’après-midi, il n’y avait encore aucun signe d’augmentation de la radioactivité en dehors de la zone d’exclusion. Si les Russes n’ont aucune raison rationnelle de libérer volontairement de la radioactivité, ils pourraient en revanche le faire accidentellement. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), reste en contact permanent avec son homologue ukrainien, et ne cache pas sa « vive inquiétude ». Elle appelle à la plus grande retenue pour éviter toute action susceptible de mettre en danger les installations nucléaires du pays.

D’autant plus que le site de Tchernobyl n’est pas pourvu de système de défense antimissile. « Quasiment plus rien n’est très radioactif, si ce n’est l’intérieur du sarcophage, qui est protégé et solide, rassure Teva Meyer. Il faudrait vraiment un concours de circonstances important pour que des frappes le touchent au point de le mettre à mal. »

Évoquer un second Tchernobyl serait donc « sans doute exagéré », confirme Yves Marignac, car des explosions « ne pourraient probablement pas » conduire à une dispersion du combustible, entreposé à proximité, dans des piscines. En revanche, on peut craindre « une catastrophe à l’échelle régionale ».

Quel est l’intérêt des Russes ?

Contrôler Tchernobyl est un choix tactique à plus d’un titre. Le site se trouve tout près de la frontière biélorusse, et juste au nord de Kiev. « Sa localisation est stratégique pour rejoindre pratiquement en ligne droite la capitale », explique Pierre Laboué, qui pilote l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques.

Des chars russes venant de Biélorussie pourraient emprunter cette route pour rejoindre Kiev, la capitale ukrainienne, via Tchernobyl.

Surtout, la centrale a polarisé des infrastructures qui étaient nécessaires à sa construction. La région de Tchernobyl est un nœud ferroviaire historique. « S’il faut approvisionner les troupes et gérer la logistique, ça pourra se faire par avion, mais à un moment, ça devra se faire par train » résume Teva Meyer. Pour ce maître de conférences en géopolitique, c’est aussi un moyen de sécuriser la rive ouest du Dniepr, d’avoir un point d’attache sur ce fleuve qui traverse toute l’Ukraine… Et dont les eaux retiennent six grands réservoirs.

« Mine de rien, si on récupère Tchernobyl, on est au début d’un grand lac artificiel qu’on nomme mer de Kiev, poursuit Teva. Et c’est l’une des réserves d’eau potable de la ville de Kiev. Maîtriser Tchernobyl, c’est maîtriser l’amont complet de cette réserve. »

Et même si plus aucun réacteur n’est fonctionnel depuis 2000, des sous-stations électriques permettent de contrôler une partie du réseau électrique nord, qui descend vers Kiev. La prise de contrôle par les Russes pourrait alors « constituer des ruptures d’approvisionnement de la capitale ».

Il s’agirait peut-être aussi d’un acte défensif plus qu’offensif, estime Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Il s’est penché sur un « détail tout bête » : dans l’hémisphère nord, les vents vont généralement d’ouest en est. « Ce matin par exemple, la météo indique que les vents iraient vers la Biélorussie et la Russie. » Ainsi, Tchernobyl serait avant tout un danger pour la Russie. « C’est pourquoi ils en ont vite pris le contrôle. Ce n’est pas un instrument pour menacer. »

Peut-on craindre une guerre nucléaire ?

Non, selon Jean-Pierre Maulny. « Je ne sais pas s’ils peuvent fabriquer une bombe sale à partir de déchets nucléaires, concède-t-il. Pas du jour au lendemain en tout cas, cela demande une organisation industrielle, du temps, et ça se voit. Le risque immédiat, c’est un nuage dans l’heure qui suit un bombardement. Mais la guerre nucléaire deviendrait une menace seulement si les Américains interviennent, si la guerre en Ukraine se mue en conflit direct entre l’Ouest et l’Est. »

Pour Teva Meyer, les Russes n’ont de toute façon pas besoin de Tchernobyl pour s’engager dans une guerre nucléaire. « Ce n’est pas du tout un moyen de pression, l’armée russe est largement dotée de sources radioactives. »